Pourquoi tant de divergences dans la halakha/loi juive (notamment au sujet des tefilines de Rachi et de Rabenou Tam)

Réponse du Rav Brand de Sarcelles :

 

Introduction

Faisons d’abord un petit récapitulatif à propos de la transmission de la Thora et de la pratique religieuse du peuple. Le Rambam dans son introduction sur la Michna explique (pour la bonne compréhension de cet article veuillez la lire attentivement), que Moché reçut l’ordre d’écrire les mitzvot de manière concise, et de transmettre oralement les détails. Elles furent pratiquées tout de suite et devant Moché avec tous les détails, sauf celles qu’on ne pouvait accomplir qu’en ’Eretz Israël. Moché a aussi reçu des midot (règles) grâce auxquelles on pourra retrouver un détail de la Halaha dans le cas où il venait à être oublié. Lorsqu’un doute émergeait concernant l’interprétation d’un de ces détails, le grand Sanhedrin tranchait selon sa majorité, comme la Thora le préconise (Devarim, 17, 8-11). Les Sages se conduisirent ainsi jusqu’à l’époque de Yossi ben Yoézer (Témoura, 16, b). A partir de là, certaines questions restèrent ouvertes ; sans doute les persécutions de la part des grecs rendaient-elles difficiles les réunions de tous les Sages (voir la Lettre de Rav Cherira Gaon). D’autres divergences ont vu le jour dans les générations à venir, comme celles entre Bet-Chamai et Bet Hillel. Elles furent tranchées par la suite à Yavné (Erouvin, 13, b), mais par la suite, beaucoup d’autres doutes virent le jour. Essayons de comprendre : pourquoi les Sages ne tranchaient-ils pas le doute en s’inspirant de la coutume pratiquée dans la génération qui précédait ?

La Torah et les doutes

Mais il est évident, que la Torah n’aime pas les comportements douteux. Celui qui a agi de telle manière qu’il doute s’il a transgressé un interdit, doit expier cette faute et apporter un sacrifice de Acham Talouï. Exemple : entre le jour et la nuit s’écoule un certain temps, appelé Ben-Hachemachot. Il n’est plus vraiment jour ni vraiment nuit, et il est légitime de douter s’il appartient au jour passé ou au jour entrant. Alors celui qui, le vendredi soir venant, allume une bougie durant ce temps-là, ne saura pas s’il a transgressé le Chabbat ou pas, et il doit alors apporter un Acham Talouï. Pour ne pas venir à manquer l’application des mitzvot, le peuple, pieux, évitait les situations douteuses et respectait la Halakha et s’abstenait de tout travail durant le Ben-Hachemachot. Avec le temps, les avis divergèrent quant au commencement et à la terminaison exacte du Ben-Hachemachot (Chabbat, 34). Ceci était possible du fait que la coutume répandue dans le peuple était de commencer le Chabbat tôt et de le terminer tard, et de s’éloigner des extrémités et des doutes.

Mesure de piété et autres raisons

En fait, le peuple appliquait les mitzvot de manière large, de sorte à ne pas s’approcher des extrémités. Pour mieux illustrer cette l’idée, voici quelques exemples parmi de milliers. Un Etrog exige un volume minimal, selon un avis celui d’une noix et selon un autre avis celui d’un œuf (Soukka, 34, b). Bien que tous les juifs accomplissent cette Mitzva chaque année, et qu’ils prennent un Etrog en main, un doute émergeait quant à son volume minimal. Car les gens prenaient un grand Etrog, bien plus grand que le volume d’un œuf. Ceci, afin de s’éloigner des extrémités et il est aussi mieux d’accomplir la Mitzva avec un grand Etrog ; c’est un « hidour mitzva / embelissement de la mitzva». Rabbi Akiva n’entrait-il pas à la synagogue avec un Etrog porté sur son épaule ? Si la grandeur n’avait pas été un hidour, pourquoi chercherait-il à attirer le regard sur lui ? La question de son volume minimal ne s’est pas posée pour l’homme lambda. Quant aux Sages, qui transmettaient la Thora orale avec ses innombrables détails, il arrivait qu’ils oublient de transmettre l’un d’eux. Lorsqu’ils en vinrent à douter ils ne pouvaient pas s’appuyer sur la coutume. Autre exemple : les Sages discutent à savoir si le mot « mélékh » est obligé de figurer dans une bénédiction (Bérahot, 40, b). Pourquoi ne se référaient-ils pas simplement à la coutume ? Car selon tous les avis, il est souhaitable de citer le mot « mélékh » et la coutume a alors voulu qu’on le prononce. Le fait que le peuple pratiquait les mitzvot avec hidour et qu’il s’éloignait des extrémités a conduit à la situation, qu’au moment de l’émergence d’un doute chez les Sages, la coutume du peuple n’était pas un indice sûr.

 

Mais manifestement, cette réponse ne suffit pas pour expliquer tous les cas. Il y a en effet des pratiques qui se sont déroulées en public, et où on ne pouvait pas être « mahmir / strict ». Prenons des exemples de divergences qui concernent quelques cas dans le Temple. La Thora demande à celui qui apporte un sacrifice qu’il appuie sa main sur la tête de la bête. Mais les anciens avaient interdit d’appuyer pendant Yom Tov les mains sur les bêtes dans les fermes. Qu’en est-il concernant l’appui des mains sur un sacrifice ? Selon Yossi ben Yoézér c’est interdit et selon Yossi ben Yohanan c’est permis et obligé (Haguiga, 16, a). Voilà encore une autre controverse : selon Chamaï, il est interdit d’apporter pendant Yom-Tov un sacrifice d’Ola personnel, et selon Hillel c’est permis (Bétza, 19-20). Dans ces deux cas, n’auraient-ils pas été simple de suivre la coutume des hommes de la génération qui les précédaient, la coutume appliquée au Temple chaque Yom-Tov devant tout le monde ? On pourrait répondre, que l’époque qui les précédait fut marquée par des troubles au Temple. Certains Grand-prêtres étaient loin d’être des érudits (Yoma, 9, a), ce qui pouvait faciliter l’introduction de certaines erreurs.

Mais cette réponse ne suffit pas non plus pour expliquer d’autres divergences émergées chez les érudits, bien qu’il y ait sans doute eu une tradition établie. Voici la discussion concernant la fabrication des Tefilines entre Rachi (1040-1105) et Rabbenou Tam (1100-1171), qui est aussi discutée entre le Rambam (1138-1204) et le Ra’avad de Posquières (1120-1198) et entre Rav Haï Gaon (Babylonie, 939-1038) et un autre Gaon. En fait, une Beraita (Ménahot, 34, b) décrit l’ordre du placement des quatre Parachiot dans les quatre compartiments des Tefilines de la tête. Le texte permet deux lectures, et chacune contient des difficultés. Elles pourraient être résolues, d’une manière satisfaisante ou moins satisfaisante. Comme l‘écrit le Rambam dans l’introduction citée, la réflexion diverge chez les gens, chez les simples comme chez les Sages. Aux yeux d’une personne, les raisonnements et preuves pour une thèse semblent logiques et les justificatifs de l’autre thèse lui paraissent difficilement acceptables, quant aux yeux d’une autre personne, c’est le contraire qui semble logique. En fait, comme l’explique magistralement le Ramban dans l’introduction de son livre Mil’hamot Hachem (sur Bérahot), dans les controverses entre deux Sages du Talmud, bien que l’un et l’autre démontre sa thèse avec plusieurs arguments, ces derniers ne sont pas des preuves de la même nature qu’une démonstration mathématique ou qu’une affirmation certifiée dans d’autres sciences exactes. Leurs conclusions se basent sur un cumul de convictions, de perceptions et de raisonnements logiques, bien qu’ils les défendent parfois avec véhémence et des paroles musclées.

tefilines rabenou tam

Venons à expliquer comment les deux manières de placement des parachiot ont vu le jour. La description de « l’aventure » du Rambam, telle qu’il l’avait écrit aux rabbanim de Lunel qui l’avaient interrogé (voir Késef Michné, Tefilin, 3, 5) est fort instructive. Né à Cordoue, le Rambam et son père suivaient l’avis d’un livre rédigé par un des Sages de sa ville natale ; il correspond à celle de Rabbenou Tam. En arrivant en Eretz-Israël, le Rambam s’aperçut que les gens les plaçaient autrement. Il approfondit les raisons des uns et des autres et entendit le témoignage concernant les tefilines de Rav Haï Gaon, qui correspondaient à celle de Rachi. Pour le Rambam, les gens en Eretz-Israël possédaient de meilleurs témoignages de la tradition, et une meilleure compréhension de la lecture de cette beraita. Pour lui, les anciens Sages des générations passées auraient placé les parachiot de cette manière. Convaincu de cette lecture, il considérait avoir été induit en erreur par le Sage de Cordoue et il abandonnait la tradition Andalouse ; il adoptait l’avis des Sages en Eretz-Israël et changeait ses tefilines. Réfléchissons donc : Comment le Rambam imaginait-il la naissance de l’erreur de ce Sage d’Andalousie ? Sans doute pensait-il, qu’il arriva à ce Sage à peu près ce qui était arrivé à lui-même, dans l’autre sens. Ce Sage, ou son maître, ou le maître de ce maître, bien qu’il vît les gens placer les parachiot comme Rav Haï Gaon, s’est fait convaincre de la justesse d’une autre lecture. Il aurait alors abandonné une tradition qu’il a vu se pratiquer, et adopté un point de vue qui selon lui, aurait été la tradition ancestrale des Sages. Ces procédés se sont passés plus ou moins chez Rachi, ou chez Rabbenou Tam, ou chez l’un ou l’autre de leurs maîtres. Ces choses pourraient surprendre un lecteur novice, mais elles sont compréhensibles pour quelqu’un qui observe attentivement les divergences anciennes, et les nouvelles.

Les divergences sont minimes

Mais après tout, les divergences ne concernent qu’une partie infime de la Thora orale. Si Chamaï et Hillel discutent concernant le fait d’appuyer les mains, c’est que les deux sont unis sur le fait que ce jour ci est Yom Tov ; que les travaux y sont défendus ; que les anciens Sages avaient autorité d’instaurer des interdictions ; qu’ils avaient à juste titre considéré que appuyer les mains sur une bête conduirait in fine à la chevaucher ; qui entraînerait à ce que le cavalier arracherait une branche ; acte qui est défendu pendant le jour de Yom-Tov ; que le fait d’appuyer les mains fait partie des obligations d’un sacrifice ; que ce sacrifice doit être apporté dans des conditions précisées par d’innombrables lois, c’est-à-dire avec mille et un autres détails halahiques qui ne peuvent pas être énumérés ici tellement ils sont nombreux.

Quant aux tefilines de Rachi et Rabbenou Tam, ou en d’autres termes celles du Rambam et du Ra’avad, tous les maîtres sont d’accord sur plus de 99 pour-cent des détails : que les « Totafot » de la Thora sont des boites ; carrées ; faites de cuir ; qui provient d’un animal cacher ; boites qui sont cousues ; par un fils fait des nerfs d’un animal cacher ; avec deux lettres de « chine » marquées sur les deux côtés de la boite ; qui est partagée en quatre compartiments ; remplie des parchemins ; qui sont enveloppés avec des poils de bête ; des compartiments au nombres de quatre ; sur lesquels se trouve un texte ; écrit par un juif ; avec de l’encre noire ; textes copiés des textes ; qui se trouvent dans un rouleau ; qui est connu de tous les juifs ; qui rapporte une histoire passée ; qui s’est jouée jadis en Égypte ; qui rapporte une intervention de D-ieu ; d’un peuple sorti d’un autre peuple ; avec des miracles de D-ieu ; Qui a ordonné d’écrire ces textes ; à travers un homme qui s’appelait Moché ; que ces boites doivent être mises sur la tête ; de chaque homme juif ; et sur son bras ; avec des lanières en cuir ; colorées en noir ; et cette liste est encore très longue. Ainsi en est-il concernant toutes les lois de la Thora. Les divergences, et discussions et les doutes chez les Sages quant à une loi orale sont d’un nombre infime par rapport aux lois sur lesquelles tous les Sages et tout le peuple avec eux sont en accord. Ceci n’était possible que grâce à sa transmission fidèle.

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